Outils personnels

Vous êtes ici : Accueil / Les risques côtiers / Les représentations des risques côtiers, une dimension oubliée ...

Les représentations des risques côtiers, une dimension oubliée ...

Comprendre comment les populations susceptibles d’être concernées par les risques d’érosion et/ou de submersion se représentent ces risques et quel lien ces représentations peuvent avoir avec leurs préférences en matière d’adaptation constitue une approche de la vulnérabilité actuellement peu étudiée dans la littérature scientifique. Ces représentations fondent la vulnérabilité « perçue », dimension de la vulnérabilité globale qui apparaît essentielle pour comprendre les liens entre pratiques et représentations et donc pour éclairer les politiques publiques de gestion de ces risques.

Une dimension essentielle de la vulnérabilité : la vulnérabilité perçue

Depuis 30 ans, les sciences sociales ont peu à peu investi le champ des risques naturels et ont développé la notion de vulnérabilité sociale avec pour objectif  de mieux cerner la fragilité d’un système dans son ensemble et ses capacités de reconstruction (Birkmann, 2006 ; Becerra et al., 2009 ; D’Ercole et Metzger, 2011). L’approche « psycho-socio-environnementale » (Navarro-Carascal et Michel Guillou, 2014) y contribue. Elle vise à identifier les facteurs psychologiques, sociaux et culturels mais aussi les facteurs environnementaux, les conditions de vie (proximité et expérience de risques) et la relation au lieu de vie qui influent sur les représentations. Ces facteurs participent à la compréhension de la vulnérabilité globale par la meilleure connaissance de ce que l’on peut appeler la vulnérabilité perçue (Moser, 1998). Nous considérons cette approche « psycho-socio-environnementale » comme complémentaire des recherches plus classiques en sciences sociales.

Les représentations sociales, fondement de la vulnérabilité perçue

Il est communément admis en psychologie (par exemple, Joffe, 2003 ; Slovic et al., 1979 ; Slovic, 2000) qu’il existe de grands écarts entre les systèmes d’appréciation des risques par les experts et les systèmes de représentation de ces risques par les « profanes », autrement dit, les personnes non averties (habitants, usagers…). Et ce grand décalage dans l’appréhension des risques engendre des difficultés dans leur gestion. Par exemple, concernant les risques côtiers, il existe un décalage entre la stratégie nationale de gestion du trait de côte (MEEDDM, 2012) et son application sur le terrain (Meur-Ferec et Rabuteau, 2014), autrement dit, entre des préconisations nationales et leurs applications locales.

L’étude de la manière dont les populations locales envisagent ces stratégies contribue à expliquer ce décalage. Par exemple, la relocalisation prônée par cette politique publique est considérée comme inadaptée par les deux tiers des personnes interrogées dans le cadre du programme Cocorisco. Et les préférences des habitants sur les interventions d’adaptation à mener ou sont liée à la manière dont elles se représentent le risque côtier. Ainsi, les positions les plus interventionnistes en matière d’aménagement du littoral se rapportent plutôt aux personnes qui estiment que ces risques existent et que leur aggravation future est prouvée ; et les personnes qui minimisent ces risques considèrent davantage qu’aucune action n’est nécessaire. . meilleure connaissance des représentations pourrait contribuer à réduire ce décalage.

La théorie des représentations sociales, concept majeur de la psychologie sociale notamment en France, apporte ici un éclairage précieux (Joffe, 2003 ; Moscovici, 1976). Les représentations sociales correspondent ainsi à différentes formes de connaissances (éléments informatifs, cognitifs, normatifs, croyances...) véhiculées par la société. C’est une forme de pensée sociale qui permet aux individus d’appréhender leur environnement et qui leur confère une vision du monde. Les représentations sociales sont donc une construction sociale de la réalité, élaborée et partagée par un groupe social et ayant une visée pratique (Jodelet, 1999) qui a pour but de rendre cette réalité signifiante (Abric, 2001). Elles sont fortement contextualisées et dépendent de l’ancrage social des groupes. Doise et ses collègues (Clémence et al.1994 ; Doise, 1985) définissent les représentations sociales comme des principes générateurs de prises de position et organisateurs des différences individuelles. En tant que principes générateurs de prises de position, les représentations sociales fournissent aux individus des points de référence communs qui permettent de réguler les rapports sociaux. En tant que principes organisateurs, elles génèrent des différences et des variations entre les individus (Clémence et al., 1994). Autrement dit, selon l’importance de l’enjeu pour les personnes, et selon leur insertion sociale, les prises de position individuelles envers l’objet varient (Doise, 1992 ; Doise, 1985).

Prendre en compte les positions des personnes concernées dans les politiques publiques

Ainsi, les représentations sociales des risques par la société, et de manière plus spécifique, par les communautés ou groupes sociaux, influencent leurs décisions et leurs actions face à ces risques. Les perceptions et jugements que les populations exposées ont des risques, de leur dangerosité et de leur propre propension à subir des dommages influencent leur capacité de réponse individuelle ou collective et leurs stratégies d’adaptation. Ainsi, les représentations nous renseignent sur la façon dont les personnes conçoivent le risque (leurs croyances, leur inquiétude, leurs prises de position…). Par conséquent, il s’avère important de le reconnaître et de le prendre en compte pour la construction des actions institutionnelles de prévention. Ces représentations jouent sur les préférences en termes de stratégies d’adaptation et notamment d’aménagements (consolider le trait de côte, ne rien faire, reculer…) et contribuent plus largement à la connaissance de la vulnérabilité des territoires côtiers.

La dimension humaine et sociale des risques côtiers constitue, par conséquent, une composante fondamentale de la vulnérabilité globale aux risques et il apparaît crucial pour les politiques publiques de considérer les positions des personnes concernées.